kabylos Membre 2*


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Posté le: 04 Avr 2005, 23:42 Sujet du message: Malgré les deuils |
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La chroniqued’évelyne pieillier.
Il y a quelques années, on était dans la foule des spectateurs du Printemps berbère. Enfin spectateurs... Les gens qui étaientt là, au Zénith, ne se seraient sans doute pas définis comme tels. Ils venaient écouter des musiques, mais aussi
des paroles, ils venaient retrouver et découvrir, participer, témoigner, ils venaient faire acte politique, et être en fête.
En famille souvent, les vieilles dames habillées à l’ancienne resplendissantes de couleurs, les jeunes filles en jeans ou petites robes courtes, les pères expliquant aux fils les chants traditionnels, et nous, sensiblement isolés, on découvrait, attentifs, un peu perdus par moments, mais entièrement réjouis, la salle qui dansait, le sol tanguait, les couleurs kabyles rayonnaient, les organisateurs rappelaient que c’est par l’affirmation d’une culture vivante et en évolution que se feraient entendre la dignité et les revendications kabyles, certains chantaient en français, Barbès et la vanité de la nostalgie, ça swinguait dans le public ; le public sifflait ; le public applaudissait ; à nos côtés un homme et son fils dansaient, en nous jetant des regards surpris - vous êtes kabyles ? On répondit avec entrain que non, mais qu’on avait de la curiosité et du goût pour cette musique, ce qui nous valut une sympathie immédiate, un cours de danse, et la traduction en simultané des chansons. On n’a jamais oublié ce Printemps berbère, vigoureusement politique, en pleine réflexion et s’affrontant aux contradictions, pour maintenir la possibilité d’être Français-Kabyle pour se battre pour les droits des Kabyles en Algérie, pour interroger l’intégration en France, la dépossession en Algérie... C’était le temps où les manifestations kabyles étaient violemment réprimées en algérie, et où, en France, Jack Lang proposait avec enthousiasme l’enseignement de l’arabe dans les collèges - les Kabyles ont leur langue, qui n’est pas l’arabe. Le public riait, quand les animateurs rappelaient avec une ironie mêlée de stupeur la proposition du ministre... La vedette, ce soir-là, outre le public, c’était Idir. Un Idir modernisé, musique électrique et accueil jubilant, bon, ce n’est pas pour donner dans l’autocritique, mais il faut bien dire que ça faisait un bien fou, après l’austérité de l’oud traditionnel.
Aujourd’hui, avec Abdenbi Lounis Aït-Menguellet, on retrouve ce bonheur-là, cette sorte de calme danseur, cette transe rêveuse, cette rêverie tranquille et intoxicante. En 1962, c’est le modèle oriental, orchestre sucré où dominent les violons, qui devient la norme, la musqiue du pays « réel »,
selon Rabah Mezouane, est cantonnée aux fêtes de mariage
et de circoncision, y compris en Kabylie, mais là, Taleb Rabah,
avec guitare, derbouka et târ - un tambourin pourvu de cymbalettes - rompt avec à la fois le passé immobilisé et la mode égypto-luth-ondulations molles. Aït-Menguellet va prolonger cette renaissance, et devenir le porte-parole, le porte- rêves de ceux qui quittaient le Djurdjura, comme de ceux qui y restaient. Il y a maintenant cinquante-cinq ans, une voix fluide et entêtante, des musiques où se fondent le chaâbi et les vieilles mélodies du folklore, mais sans passéisme, flûtes, violon, derbouka, basse, luth, batterie, guitare, il y a des ballades, il y a des envols, c’est d’ailleurs et c’est proche, nerveux en douceur, lyrique en tension, et la danse est toujours là, comme est là la joie de vivre malgré l’inquiétude, l’égarement, le poids
d’un monde qui aime la mort...
« La filiation aurésienne, nomade, berbère, oranaise ou constantinoise s’impose partout où je marche » : Leïla Sebbar est née d’un père algérien et d’une mère française, tous deux instituteurs, le père a dû partir, en 1968, avec sa famille, pour la France, et n’a plus voulu parler de ce qui a mené à cet exil. Leïla Sebbar a voulu comprendre, elle, la « batarde », elle qui « ne parlait pas la langue de son père », elle a voulu comprendre le passé, le mélange, l’oubli, « l’histoire de l’Algérie avec la France », c’est un livre d’amour que ces Algéries... Pour l’école de son père, pour ses « soeurs étrangères », pour les grands défricheurs, Mouloud Feraoun ou Mohammed Dib, pour ces femmes qui se sont battues pour l’Indépendance, pour des paysages, des images, pour les perdants, pour les exilés, pour ceux d’ici qui sont bilingues d’âme. D’entretien - Michelle Perrot, Pierre Vidal-Naquet, Marthe Stora - en hommage - Josette Audin -, d’évocation en rencontre, frémissent la guerre, l’émigration, la luttte, l’abandon, la dignité, les photos sont somptueusement troublantes, le déchirement se mêle à la passion filiale, l’histoire n’est pas morte, qui se lie à l’histoire des affections et des chagrins. C’est un carnet de voyages,
de voyages dans une mémoire collective, dans une mémoire précise, et c’est, malgré les deuils, lumineux comme tout ce qui ne confond pas les « racines » et l’enfermement dans une mythique pureté, comme tout ce qui se reconnaît mixte, mêlé, troué, blessé, et se sait citoyens de cette déchirure, et de ce mélange : se sait, se veut, s’énonce...
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